Par Ammar Ali Hassan, écrivain égyptien
La traduction a contribué à marginaliser notre littérature chez « l’autre », pas seulement en raison du faible nombre de traductions dans les langues les plus répandues, mais aussi à cause de la discrimination négative dont est victime la littérature arabe en général et de la faiblesse des traductions.
Le docteur Gaber Asfour, critique littéraire et universitaire, raconte en partie cela dans son livre Loin de l’Egypte. Il nous apprend que lors de sa visite à la bibliothèque du Congrès, il a jeté un œil sur les ouvrages arabes traduits en anglais et est tombé sur un échantillon non représentatif de la littérature arabe. Cette dernière a atteint un stade de maturité et d’enracinement que l’Occident ne veut pas voir, non seulement parce qu’il en ignore la majeure partie, mais aussi car il considère que les circonstances anciennes qu’il percevait comme empêchant l’écriture de textes innovants et matures sont toujours présentes.
Faiblesse quantitative et qualitative
Un recensement des ouvrages traduits dans les langues possédant un grand nombre de lecteurs, comme l’anglais, le chinois, l’espagnol ou le français met en évidence de nombreux défauts. Premièrement, ces traductions sont très peu nombreuses par rapport à la production annuelle de romans, recueils de nouvelles et de poésies, pièces de théâtre, autobiographies et autres textes inclassables. Deuxièmement, il ne s’agit pas nécessairement des meilleurs ouvrages que nous connaissons ou que les lecteurs et critiques reconnaissent comme tels.
Troisièmement, ces traductions se concentrent sur des textes portant sur la situation de nos sociétés, ou plus généralement sur les textes qui alimentent les clichés occidentaux sur les Arabes comme le terrorisme, l’oppression de la femme, l’homosexualité, la corruption de la société, la lutte contre les discours religieux extrémistes, la dictature et les récits légendaires.
Quatrièmement, les œuvres traduites sont celles qui correspondent au projet culturel et moral occidental actuel que suivent les organisations travaillant dans la société civile arabe et qui ne répond en général pas aux besoins de nos société.
Cinquièmement, beaucoup de ces traductions sont mauvaises et ne reflètent pas la beauté des textes littéraires arabes.
Sixièmement, beaucoup de ces traductions reposent sur la relation personnelle entre les écrivains et les traducteurs, ou entre eux et les institutions s’occupant de la traduction.
Septièmement, certaines traductions sont littérales et donc sans relief. Elles font perdre au texte son esprit, son ton et les sentiments qu’il exprime.
Huitièmement, les traducteurs eux-mêmes préfèrent les textes faciles d’accès car ils sont en général plus aisés à traduire, notamment ceux qui n’ont pas une connaissance suffisante des subtilités de la langue arabe.
Courtiser le traducteur occidental
La neuvième caractéristique consiste à présenter des traductions de résumés choisis librement rassemblant des bribes de littérature. On peut décrire cette traduction comme économique et ne représentant pas la scène littéraire globale, mais plutôt la vision et les goûts du traducteur, peut-être aussi son désir de donner une impression non fidèle de l’état de notre littérature.
Dixièmement, certains romanciers arabes courtisent le traducteur occidental afin de parvenir à la « célébrité mondiale ». Certains de leurs discours sont donc à destination de ce dernier plutôt que du lecteur arabe. Cette aliénation ou cette précipitation nuit à leur travail, qui semble étranger, si ce n’est contrit, et qui a perdu l’essence de l’être humain appartenant à leur monde. Cette concession terrible peut nuire énormément au texte de manière inconsciente pour l’auteur.
La onzième caractéristique est que pour certaines traductions de la littérature arabe, comme pour certains romans marocains traduits en français, le nom du traducteur n’apparaît pas sur la couverture mais dans les pages intérieures, ce qui est surprenant. Sans compter que ce phénomène est contraire aux règles de publication et aux droits de propriété intellectuelle. Le rôle du traducteur est très important et sa connaissance des langues source et cible est fondamentale pour la production du texte dans une autre langue. Certains vont même jusqu’à considérer le texte traduit comme un autre oeuvre.
Certains traducteurs ajoutent, enlèvent et changent l’ordre des événements. D’autres ajoutent à un texte pauvre une éloquence qui lui est étrangère dans sa langue originelle. Il est nécessaire de connaître le nom du traducteur pour évaluer son niveau en langue arabe, sa connaissance du contexte social dans lequel a été produit le texte et sa connaissance du cadre culturel de la langue cible.
Un traducteur faible sur tous ces points peut desservir un texte formidable, tout comme un bon traducteur peut faire vivre un texte moribond en lui donnant de l’éclat dans la langue traduite. Combien de textes pauvres ont été enrichis par la traduction et vice versa ! C’est pourquoi certains écrivains arabes courent derrière les bons traducteurs ou refusent la traduction. D’autres acceptent n’importe quelle traduction et nuisent à leur prestige littéraire.
La douzième caractéristique est que les sociétés occidentales préfèrent souvent lire des écrivains arabes parlant de nos sociétés mais en langue étrangère, comme l’Egyptien Albert Cossery, le Libanais Amine Maalouf, l’Algérienne Assia Djebar et l’Algérien (sic) Tahar Ben Jelloun en français ; l’Egyptienne Ahdaf Soueif et le Libyen Hisham Matar en anglais.
Quant à la treizième caractéristique, il s’agit de la traduction de certains romans en anglais ou en français par des traducteurs égyptiens. Ces traductions sont vendues en Egypte aux étudiants et aux diplômés des écoles étrangères qui préfèrent lire en langue étrangère. Certaines arrivent jusqu’aux rayons de littérature traduite des bibliothèques occidentales, malgré leur faible qualité.
Le résultats de cette défiguration
Toutes ces caractéristiques n’échappent pas aux écrivains et aux critiques, en ce qui concerne les défauts et problématiques de la traduction de la littérature arabe. Parmi ces derniers, il y a la faiblesse des institutions s’occupant de la traduction à cause de la maigreur de leurs ressources et de l’absence de ligne éditoriale. Il ne faut pas oublier les défis linguistiques que représentent la nature, la longueur, la complexité et la grammaire des phrases arabes, et culturels lorsque le traducteur ne connaît pas le contexte social ni l’héritage culturel entourant le texte littéraire. Tout cela fait qu’il est impossible de trouver l’équivalent correspondant dans les autres langues, au point que certains considèrent que la traduction altère les textes.
Les choses s’aggravent quand on sait que les grandes maisons d’éditions occidentales considèrent la traduction de la littérature arabe comme une aventure, car il n’y a aucune garantie de succès de l’œuvre auprès des lecteurs. La plupart des livres traduits ne vont pas au-delà des centres universitaires ou de recherche, où ils représentent une sorte de rapports sociétaux et politiques, sans atteindre le grand public. C’est ainsi que Hilary Wayment a pu écrire en introduction de sa traduction en anglais de la deuxième partie du chef-d’œuvre de Taha Hussein, le Livre des Jours : « Il s’agit d’une littérature étrange appartenant à des pays en retard aux niveaux scientifique, industriel et économique ».
Mais cela a changé car l’impressionnante révolution des télécommunications a fournit de nouvelles sources à l’Occident, plus globales et représentatives, sur la situation des Arabes contemporains. Elles transmettent une image actuelle et directe, plus rapide et plus large que les romans ou nouvelles.
En réalité, ces phénomènes en relation avec la traduction ne datent pas d’aujourd’hui mais ils sont profondément ancrés dans l’histoire culturelle de ce qu’écrivent les Arabes et de ce que veut lire l’Occident, par le truchement de la traduction. L’Occident cherche les points faibles dans la civilisation arabo-musulmane et les met en valeur devant le lecteur occidental, afin d’alimenter les clichés sur l’Orient ou de mettre en garde contre les effets négatifs des tendances religieuses non rationnelles. Ces phénomènes datent parfois du colonialisme, qui étudie l’autre pour le dominer.
Une lumière venue d’Orient
La traduction des livres arabes a commencé avec la traduction littérale de l’ouvrage d’Ibn Abbas, savant du hadith, sur le Voyage nocturne et l’Ascension. Elle a été présentée comme une sorte de mythe, ou le produit d’une imagination imprégnée de légendes, mais il n’existe pas d’ouvrage d’Ibn Abbas sur ce sujet. Au onzième siècle après Jésus-Christ, certains poèmes arabes ont été traduits, notamment les poèmes galants, et même si les poètes européens ont emprunté à ces traductions, elles n’ont pas connu de succès auprès du grand public.
C’est avec la traduction des livres d’Averroès que l’Europe a énormément profité de la production culturelle arabe. Ils ont provoqué une révolution dans la pensée européenne au cours de la Renaissance et contribué à son rationalisme face à la pensée religieuse, métaphysique et figée.
En 1280, la nouvelle Hayy ibn Yaqzan a été traduite en italien et a été à l’origine de chefs d’œuvre de la littérature européenne tels que Robinson Crusoé de Daniel Defoe, la Profession de foi du vicaire savoyard de Jean-Jacques Rousseau, sans oublier Mowgli, enfant de la jungle et le personnage de Tarzan vivant seul dans la jungle. Dante a emprunté à l’Epître du pardon d’Abou Al-Aala Al-Maari dans sa Comédie divine.
La traduction des Mille et une nuits a eu une influence considérable et profonde sur ce que l’Occident appelle la « magie de l’Orient », ou la formation d’une image de l’Orient en Occident d’après Edouard Saïd. Cet ouvrage a constitué par la suite le cadre d’approche de la littérature arabe pour beaucoup de critiques et de lecteurs occidentaux.
Malheureusement, l’Occident ne cherche pas une vision complète et profonde de la littérature arabe ancienne, récente et contemporaine. Il l’observe à partir d’un cadre étroit fabriqué par l’idéologie, qui a atteint son paroxysme avec les théories colonialistes, le nombrilisme européen et un mythe qui persiste à considérer l’Arabe comme une personne plongée dans les légendes et le mysticisme, fainéante et arriérée.
Cette représentation ne se limite pas aux histoires merveilleuses anciennes mais s’étend à la littérature arabe contemporaine : dans sa traduction du roman Le Théocrate du Marocain Bensalem Himmich, l’Espagnol Juan Goytisolo se concentre sur l’histoire de l’esclave Massoud et l’homosexualité, tout en établissant un lien avec les Milles et une nuits, loin des intentions de l’auteur.
On peut donc dire que la traduction en général, notamment quand elle est rapide et mal exécutée, contribue à déformer la littérature arabe et à la marginaliser. Non seulement les traductions sont peu nombreuses comparées à tout ce qui est produit, mais elles échouent dans la plupart des cas à exprimer les sentiments, contextes, mots et expressions éloquentes dont dépend la littérature : la formation rhétorique et sémantique du langage. Le texte traduit perd ainsi l’éclat de la langue arabe, la charge esthétique de l’image et son lien avec l’environnement social dans lequel il a été produit à destination de son lecteur original, afin de plaire à une autre sensibilité.
Article original publié en arabe sur le site El Manassa le 16 mai 2026
