Réponse à l’article de l’écrivain Ammar Ali Hassan
Par Ahmed Nagui
Il y a quelques années, une éditrice travaillant dans une maison d’édition britannique m’a raconté sa frustration après la visite du salon du livre d’un pays du Golfe car aucune femme ne figurait dans la liste élargie d’un prix littéraire arabe, la totalité des romans qui lui avaient été proposés étaient historiques et didactiques avec une narration traditionnelle : narrateur omniscient, fil intégralement chronologique, conclusion sans ouverture ; sans parler des idées rétrogrades dont se vantaient de nombreux écrivains arabes comme la misogynie, le sectarisme et le racisme, ainsi que leur lâcheté : ils ont peur d’aborder le sexe, la religion et la politique.
Je me suis rappelé cet échange alors que je lisais l’article de l’écrivain Ammar Ali Hassan dans Al-Manassa La traduction des romans arabes : marginalisation de notre littérature et représentation misérable de nos sociétés, ce qui m’a inspiré trois remarques et un ajout à cet article qui accuse la traduction de donner une image déformée et mauvaise de nos sociétés en s’appuyant sur des observations remontant pour la plupart au monde de la traduction et de l’édition des 19ème et 20ème siècles, dépassé par les changements économiques et culturels des deux dernières décennies.
Avant de commencer, je précise que je suis un écrivain égyptien qui s’exprime en arabe et en anglais. J’ai publié dans des journaux tels que le New York Times et le Washington Post, sans oublier des revues telles que The Believer et The Dial. Je vais bientôt publier une nouvelle en anglais. J’ai dépassé la quarantaine en vivant de l’écriture et des secteurs de la création qui lui sont associés. J’ai vécu, à travers et à cause de l’écriture, en Egypte, en Allemagne puis à Las Vegas, où je réside depuis environ sept ans.
J’ai travaillé dans le secteur de l’édition en Egypte, en Allemagne, aux Emirats et aux Etats-Unis. Actuellement, j’enseigne l’écriture créative à l’université du Nevada après y avoir obtenu un master. Je dirige avec plusieurs collègues une agence de conseil dans le domaine des droits de traduction et d’édition, l’organisation des tournées littéraires, les campagnes de presse des auteurs en Europe et en Amérique du Nord. Mes observations sont donc à la fois issues de la réalité économique et d’expériences professionnelles accumulées avec des maisons d’édition arabes et occidentales.
Les fiefs mondiaux de la traduction
Lorsque les écrivains arabes parlent de la traduction et du « regard de l’autre », ils font le plus souvent référence à la traduction en anglais. Je n’ai par exemple jamais rencontré un écrivain arabe qui se plaignait de la rareté des traductions de la littérature arabe en chinois. « L’autre » pour l’intellectuel arabe est « l’occidental », avec son passé colonial et son influence politique et militaire envahissante. Dans cet Occident, le monde de l’édition se divise en trois niveaux : au sommet, on trouve les « cinq géants » : Penguin Random House, Hachette, HarperCollins, Simon & Schuster et Macmillan.
Ces cinq maisons représentent 80% du marché du livre en anglais. Elles réalisent en Amérique du Nord des ventes annuelles s’élevant à plus de 12 milliards de dollars. Selon un rapport de l’Association des éditeurs américains (AAP), les revenus totaux de l’édition américaine ont atteint en 2024 32,5 milliards de dollars entre les livres, le matériel pédagogique, les ventes papier et numériques. Les ventes des seuls livres audio ont dépassé les 2 milliards de dollars.
Penguin Random House représente à elle seule entre 25 et 30% des ventes. Un quart des recettes du livre en Amérique du Nord vont donc à une seule famille allemande : les Mohn, qui possède Bertelsmann, propriétaire à son tour de Penguin Random House. Une autre famille allemande, les Holtzbrinck, possède la maison Macmillan. Ces deux familles règnent sur le syndicat des éditeurs allemands et sponsorisent le salon du livre de Francfort ainsi que le salon israélien du livre de Jérusalem.
Ces deux familles ont un passé nazi commun : elles ont accumulé la fortune qui leur a permis de dominer le marché mondial de l’édition en collaborant avec le parti nazi durant son ascension puis lorsqu’il était au pouvoir. Aujourd’hui, elles sont des fervents soutiens d’Israël. Bertelsmann a publié un communiqué en soutien à l’Etat hébreu après le 7 octobre et les deux familles ont fait pression pour annuler la cérémonie de remise du prix du salon de Francfort à l’écrivaine palestinienne Adania Shibli. Bien entendu, les deux maisons investissent des millions en Israël, notamment dans les secteurs de l’espionnage et de la surveillance technologique.
Malgré les milliards que ces maisons accumulent chaque année, elles n’investissent pas dans la traduction de la littérature arabe, qui est le plus souvent l’œuvre de maisons indépendantes ou universitaires. La plupart des maisons d’édition indépendantes sont des associations à but non lucratif, un statut qui leur permet de compter sur les dons et de bénéficier d’exemptions fiscales.
Graywolf Press est la plus prestigieuse d’entre elles. Fondée en 1974, elle se consacre à la publication d’expériences littéraires alternatives et a récemment publié la traduction en anglais du recueil de la poétesse palestinienne Dalia Taha, Enter World.

Il faut citer également la maison d’édition Archipelago Books, qui publie des traductions à partir des langues non-européennes. Elle a d’ailleurs publié la plupart des œuvres traduites d’Elias Khouri. Sans oublier la maison Haymarket Books, située à Chicago, avec laquelle j’ai travaillé sur plusieurs projets. On compte parmi ses fondateurs l’écrivain marxiste égyptien Ahmed Shawki (1960-2023). Elle a été fondée en 2001 avec comme objectif de publier un livre alors refusé par la plupart des maisons d’édition : The Struggle for Palestine.

On trouve en parallèle les maisons d’éditions universitaires, qui publient la majeure partie de la littérature arabe traduite, comme celle de l’université américaine du Caire. De ce fait, les œuvres restent cantonnées aux salles de cours et en marge de la scène littéraire et culturelle. Il est très rare de trouver ces livres dans les librairies d’Amérique du Nord.
Qu’elle soit commerciale ou indépendante, une maison d’édition fait appel à des distributeurs pour ses livres. Ceux-ci évoluent dans un marché contrôlé par les principaux réseaux de distribution tels que Ingram Content Group ou Publishers Group West. Le distributeur représente la main invisible du marché du livre : l’éditeur lui présente les manuscrits avant de s’engager avec l’auteur, afin qu’il lui indique combien de copies imprimer.
Il faut ajouter que les traductions vers l’anglais ne représentent annuellement aux Etats-Unis pas plus de 3% du marché du livre, soit 700 œuvres. Je peux affirmer que ce chiffre est inférieur au nombre de livres traduits en langue arabe puisque la maison émiratie Kalima traduit à elle seule 200 titres par an.
Dans le monde de l’édition en anglais, il n’y a pas de soutien gouvernemental centralisé. Les cinq géants ne sont intéressés que par la traduction d’œuvres dont le succès est garanti et qui correspondent à leurs goûts littéraires insipides, ainsi qu’à leur agenda politique. On ne peut pas attendre par exemple d’une famille qui investit plus de 500 millions de dollars dans les systèmes de surveillance et d’espionnage numérique israéliens, propriétaire de Random House, qu’elle investisse vingt ou trente mille dollars pour traduire les œuvres de Ghassan Kanafani. Voici comment pouvoir et capital agissent dans ce marché, contrôlé par des familles possédant des fiefs culturels, qui se retrouvent autour d’un passé nazi et d’un présent sioniste communs.
Tels sont les faits et je laisse au lecteur le soin d’en tirer les conclusions.
La littérature n’est plus une fenêtre pour le voyeurisme
Malgré ces chiffres et faits, les deux dernières décennies ont connu une croissance sans pareil des traductions de la littérature arabe.
Une étude menée par Fatima Al-Blooshi et Alaa Al-Asfour comptabilisant les traductions arabes a recensé 37 œuvres littéraires traduites avant 1988, 61 après le prix Nobel [attribué à Naguib Mahfouz] et jusqu’en 2001. Entre le 11 septembre 2001 et 2018, 216 œuvres ont été traduites. Les géants de l’édition n’en ont pas publié plus d’une dizaine, dont les Filles de Riyad et l’Immeuble Yaqoubian. Toutes les autres traductions ont été publiées par des maisons universitaires et indépendantes, qui ont des goûts littéraires expérimentaux, des orientations politiques progressistes et s’adressent à un lecteur cultivé ayant ses propres orientations artistiques.
Sur les Traces d’Enayat Zayyat, d’Iman Mersal, fait partie des traductions arabes ayant connu un des plus grands succès commerciaux dans ses versions anglaise et françaises ces dernières années. La plupart des traductions arabes des deux dernières décennies partagent avec cette œuvre le rejet du développement linéaire et la remise en cause des récits dominants.

Ces thèmes et valeurs esthétiques sont justement ceux recherchés par ces maisons d’édition, comme le récit fragmenté des nouvelles d’Elias Khouri et Adania Shibli, la polyphonie de Jokha Al-Harthi, la violence nihiliste de Youssef Rakha, ou encore le récit parcellaire d’un grand événement du roman Slipping de Mohamed Kheir, qui a figuré l’année dernière sur la liste longue du Prix littéraire des Etats-Unis.

L’écrivain égyptien le plus connu et dont m’ont le plus parlé les collègues au sein des maisons d’édition et des universités américaines durant mes sept années là-bas n’est autre que Nawal El-Saadawi. Sa popularité et son influence dépassent tous les auteurs arabes. Ses livres sur le féminisme, les études de genre et les discours décoloniaux font partie des ouvrages de référence dans la plupart des universités.
Mais Nawal reste une exception. Elle était plus qu’une écrivaine : une enseignante chercheuse qui s’exprimait en anglais, en contact direct avec les courants littéraires et féministes occidentaux et internationaux, ce qui lui a offert une présence unique sur le marché anglophone.
Telle est l’image de la littérature arabe donnée par les œuvres traduites. Contrairement au docteur Ammar, qui a écrit dans son article qu’elles donnaient « une image déformée » de notre société, je pense qu’elles mettent en valeur les éléments les plus contestataires et progressistes, bien loin des prix littéraires officiels. Nous ne sommes plus au vingtième siècle, où la littérature était un outil pour connaître et observer l’autre. Il n’y a pas besoin de lire un roman de 400 pages pour se faire une idée juste ou déformée de l’Egypte et des Egyptiens.
« L’autre » nous arrive à travers les vidéos égyptiennes de Tik Tok qui expliquent comment faire griller le kefta dans sa chambre à coucher. On peut aussi regarder les séries et films arabes sur n’importe quelle plateforme. La littérature est devenue un moyen pour construire des ponts entre des « fous » qui délaissent les téléphones portables et la cohue du monde afin de s’assoir plusieurs heures pour lire un livre. Les lecteurs forment un corps qui transcende les frontières et les langues ; ils sont unis par la recherche d’un mystère ineffable et un plaisir qu’ils ne trouvent que dans les livres.
Plaidoyer pour l’édition
Le docteur Ammar aborde également dans son article les ajouts, suppressions et modifications effectués par certains traducteurs, qui défigurent la traduction. Ce point de vue s’inscrit dans un problème plus vaste de la littérature arabe moderne qui consiste à considérer que le texte est sacré et que l’écriture est une révélation qu’on ne peut modifier. Ces idées sont renforcées par l’absence d’éditeurs dans les revues et périodiques arabes, jusque dans les maisons d’édition. Pourquoi donc cette lacune devrait-elle être imposée au marché mondial de l’édition ?
L’édition consiste à effacer et ajouter, en collaboration avec un éditeur de la maison d’édition et en accord avec l’écrivain ainsi que le traducteur. Ce dernier joue parfois le rôle d’éditeur car il connaît le texte et la langue. Le meilleur exemple en est l’énorme succès rencontré par les œuvres de Haruki Murakami, dont la majeure partie a été traduite en anglais par Jay Rubin, qui s’est plusieurs fois éloigné du texte japonais. Dans la traduction anglaise de Chroniques de l’oiseau à ressort, environ 60 pages de l’original ont été supprimées.
La situation n’est pas la même pour la littérature arabe : la plupart de ses traducteurs sont des universitaires, ce qui rend l’édition essentielle et vitale. Il n’y a pas de meilleur exemple que la traduction de la Trilogie de Naguib Mahfouz par le professeur de philosophie et de religion William Hutchins. Aucun éditeur ne voulait la publier jusqu’à ce qu’elle attire l’attention de Jacqueline Kennedy Onassis, veuve du Président John Kennedy puis épouse du milliardaire Aristotle Onassis. Elle a revu la traduction avec sa célèbre plume et cette version a été publiée, attirant de nombreux éditeurs vers l’univers de Naguib Mahfouz avant le Nobel.
C’est la littérature arabe de ces dernières années qui est défigurée, soumise à la censure et aux prix littéraires du Golfe. Elle s’est éloignée de la tendance mondiale, au niveau des thèmes et du style. Elle ose de moins en moins traiter les sujets sensibles qui rassemblent les êtres humains et se tient à distance des lignes rouges. Elle se noie dans des divagations symboliques ou des romans historiques didactiques remontant à l’époque de Jurji Zaidan. On est bien loin des œuvres traduites précédemment ayant rencontré le succès !
Si le docteur Ammar s’inquiète de la représentation de la littérature arabe sur la scène internationale, ou de « l’image » qu’elle renvoie, il ne devrait pas pointer du doigt les traducteurs et les maisons d’édition indépendantes qui s’évertuent à trouver des textes arabes artistiquement et intellectuellement remarquables, alors que les ressources sont maigres et le compétition féroce. Il devrait plutôt accuser les promoteurs de l’arriération et de l’ignorance arabes locales, notre littérature qui devient de plus en plus rétrograde et ses écrivains dont certains sont devenus des « dieux du récit » qui se vantent publiquement d’être sectaires, racistes et misogynes ; et qui ont même pris dernièrement la défense du régime diététique controversé Nidhâm al-tayybât.
Article original publié sur le site égyptien manassa.news le 23 juin 2026